Penser par soi-même est chose difficile et trop souvent on se contente de « faire comme les autres ». Ce constat peut sembler anodin mais il ne l’est pas lorsque l’on s’intéresse, par exemple, à l’aménagement des espaces publics. Que donnent-ils à « lire » ? Des couloirs, des cordons, des clôtures, des bornes, des signalétiques : nous sommes (télé)guidés pour se mouvoir d’un même pas, suivant un même axe, le regard rivé à la ligne blanche — que l’on soit automobiliste, vélo(moto) cyclistes, ou piétons. La ligne blanche est devenue le nouveau séparateur virtuel entre la bonne et la mauvaise conduite. Les aménageurs de l’espace l’ont compris : pensant de moins en moins par nous-même, autant nous empêcher de dévier du chemin en traçant des lignes. La sécurité de nos vies serait donc une affaire de lignes. « Dis-moi dans quel couloir tu circules et je te dirai qui tu es ». Dès lors que notre société en couloirs produit de l’étanchéité entre les êtres humains, qu’en est-il de la fluidité, de l’arabesque et du transversal ? Les pleins et les déliés ont bien laissé place depuis longtemps à l’écriture dite en « bâtons ». Pour notre sécurité, faudra-t-il renoncer aux déplacements souples des corps et en même temps aux mouvements dialectiques de nos esprits ? N’êtes-vous pas de ceux qui constatent régulièrement qu’il est difficile de se mouvoir sans se buter à du matériel ou de l’immatériel. Le « butoir » se définit comme une pièce destinée à arrêter le mouvement d'un mécanisme en lui faisant obstacle. Les butoirs envahissent l’espace, ce serait une question de sécurité. On décrypte aujourd’hui deux mouvements a priori contradictoires : le premier concerne des formes de laxisme au sein des sociétés contemporaines ; le second marque une appétence certaine pour une mise en ordre de l’espace public, comme si cette société en couloirs était sécurisante et source de confort. En d’autres termes, suivons la ligne, et nous serons ainsi préservés de la délinquance, de l’accident, de la contingence. Hegel nous livre une clé de lecture lorsqu’il écrit que « La grande ruse, c'est que les choses soient comme elles sont ». Où se niche la ruse moderne ? A défaut d’interdire, les acteurs de la sécurité tentent de dissuader : c’est là, sans doute, la raison d’être de la vidéosurveillance comme celle des plots en plastique qui meublent la chaussée. Certes, les incivilités — ou les délitements du savoir-être (autrefois appelé l’éducation) — à l’instar des violences urbaines (ou rurales !) sont des butoirs quotidiens qui résultent d’une désorganisation / réorganisation de l’espace public. Les vulnérabilités sont effectivement plurielles. Les collectivités territoriales doivent-elles systématiquement, pour autant, sécuriser l’espace au risque de le normaliser ? Dans ce jeu trouble qui régit les relations État / Collectivités territoriales, celles-ci doivent-elles, au nom du « tout-sécurité » renoncer à être les vecteurs légitimes des libertés locales ? Là se situe aussi un enjeu de société que doivent incarner les pouvoirs locaux.