Que faisons-nous de notre temps ? Que faisons-nous de nous-mêmes ? Deux interrogations intimement liées qui se posent avec une acuité particulière dans une séquence historique où il semble interdit de perdre son temps en prenant justement du temps. La gestion du temps n’est pas réductible à une affaire domestique. Le temps n’est pas une « chose » à soi mais une expérience collective. A moins de vivre en ermite, le temps social du « vivre ensemble » structure notre horloge interne. Le temps urbain est ainsi organisé par des spécialistes qui conjuguent rythmes et vitesses pour synchroniser nos temps personnel, de travail et de mobilité.
Au centre, l’élu, « entrepreneur » de temps, est à l’interface de plusieurs sphères temporelles qu’il cherche à relier. Maître de l’horloge, sa présence ritualisée doit donner le tempo du territoire qu’il tente simultanément d’inscrire dans l’histoire et dans l’avenir. Son objectif : imprimer le temps local pour durer demain. Pris dans cette tension entre proximité et anticipation, l’élu pressé doit pourtant s’accommoder des règles de l’action publique. Dans l’obligation d’aller vite, l’administration sait que s’il est possible de faire, il n’est pas toujours possible de faire vite, bien et durable en même temps. Le temps de la décision éclairée dure alors que la pression sociale exhorte les décideurs publics à aller plus vite. Des fragments de temps s’entrechoquent alors dans la cosmogonie publique. Les comètes changent régulièrement d’orbites, bousculées par les spasmes de l’actualité médiatique. De ce chaos, que reste-t-il de solide ? Sans aucun doute, les territoires consolidés par leur patrimoine historique et géographique. Quant à l’espace de la nation, il s’apparente davantage aujourd’hui à un espace « liquide » aux contours flous que viennent troubler à la fois les initiatives locales et les mouvements entraînés par la globalisation et par l’Europe. Le national n’est plus l’espace par excellence du projet. Il a laissé sa place (ou se l’ait fait prendre) par le local. Autre situation inédite : la crise du concept de « cycle de vie ». Le temps est en train de se « défragmenter ». La formation, la vie en famille, le travail, le temps libre, le temps sabbatique (pour ne pas dire la retraite) pourraient s’articuler dans un ordre différent. Les temporalités biographiques pourraient non plus s’organiser en périodes pré-déterminées. Ne pas être obligé de vivre ce qui doit être vécu à un âge obligé mais le vivre juste à temps, l’âge n’étant plus synonyme d’une position, d’un statut ou d’un mode de vie. L’avenir est ouvert, l’épanouissement des individus — leur bonheur — pourrait s’en trouver améliorés. Un scénario futuriste de mixité intergénérationnelle vers lequel les acteurs publics peuvent se hâter lentement.