Depuis Le Seigneur des Anneaux, une allégorie de la gouvernance environnementale
« Un nouveau Pouvoir se lève. Contre lui, les anciens alliés et les anciennes politiques ne nous serviront de rien. (...) Nous, nous sommes donc placés devant un choix. » Cette citation percutante du Seigneur des Anneaux résonne avec une force particulière face aux défis de la gouvernance environnementale. L’œuvre de Tolkien, bien au-delà du fantastique, offre un prisme unique pour comprendre les liens complexes entre les sociétés et leur environnement. Comme le voyage de Frodon pour affronter Sauron, notre lutte contre la crise climatique est un long périple aux multiples détours. En plongeant dans les structures politiques et les processus décisionnels riches et réfléchis que nous propose Tolkien, nous pouvons y puiser des similitudes et des inspirations concrètes pour éclairer nos propres défis.
Cette analyse ne vise pas une simple comparaison, mais une intégration des inspirations de Tolkien aux réalités actuelles. Nous explorerons comment les structures de gouvernance influencent nos comportements face aux enjeux écologiques, et comment les contraintes environnementales, en retour, façonnent ces mêmes gouvernances. La contribution se penche également sur les dynamiques d’action et les stratégies face à une menace existentielle. Comme face à Sauron, nous devons choisir entre adaptation, mitigation ou inaction. Ces leçons soulignent l’importance de la connaissance, la force des partenariats et la complexité des échelles d’intervention. Le Seigneur des Anneaux devient ainsi une métaphore puissante pour notre quête collective face à la crise climatique, rappelant l’impératif d’allier diverses approches de gouvernance pour un avenir durable.
Modèles de gouvernance en Terre du Milieu : interactions statiques avec l’environnement
L’univers de Tolkien offre un terrain riche pour analyser la gouvernance et son lien avec l’environnement. À travers ses modèles variés, l’œuvre montre comment les structures de pouvoir influencent les comportements individuels et collectifs, et comment les contraintes écologiques façonnent en retour ces systèmes.
Diversité des structures politiques : une introduction aux modèles de gouvernance
Les sociétés de la Terre du Milieu, diversement organisées et structurées, reflètent profondément leurs histoires respectives et leurs relations fondamentales avec l’environnement, offrant un miroir à la diversité de nos propres systèmes de gouvernance. Du respect ancestral à l’exploitation effrénée, chaque modèle offre un éclairage sur les façons dont les choix sociaux et politiques façonnent les capacités à réagir aux crises.
Diversité des structures politiques
Les sociétés de la Terre du Milieu, par leur organisation et leurs liens à l’environnement, offrent un miroir de nos propres systèmes de gouvernance. Du modèle décentralisé et autogéré de la Comté, en symbiose avec la nature et rappelant la gouvernance locale participative, aux royaumes centralisés du Gondor et du Rohan qui incarnent l’État-nation et la nécessité d’alliances face aux menaces, chaque structure propose un éclairage unique. Les Elfes et Magiciens, figures de sagesse et d’influence transnationale, évoquent les organisations internationales et leur pouvoir normatif. Inversement, la monarchie des Nains, dépendante de l’extraction des ressources souterraines comme à la Moria, reflète les économies extractivistes. Enfin, le Mordor illustre l’archétype d’une dictature où l’environnement est sacrifié au nom du pouvoir. Ces divers modèles, façonnés par leur histoire et leurs ressources, soulignent les défis de concilier tradition, pouvoir et réaction face aux crises.
Hiérarchie des normes
En Terre du Milieu, la régulation des sociétés s’apparente moins à un système de lois écrites (« hard law ») qu’à un ensemble diffus de coutumes ancestrales, traditions et alliances. Les décisions sont davantage guidées par le poids de l’histoire et une forme de jurisprudence découlant des expériences passées, rappelant la flexibilité de la « common law ». Cette réalité rend l’univers de Tolkien particulièrement pertinent pour refléter la gouvernance environnementale contemporaine. Dans ce domaine, la « hard law » est souvent limitée en portée ; les efforts reposent sur la « soft law », les engagements volontaires et une « jurisprudence » des bonnes pratiques. Ainsi, tant pour affronter Sauron que la crise climatique, les acteurs opèrent dans un cadre où la codification légale reste limitée. Si une formalisation progressive de la gouvernance environnementale s’amorce, l’urgence de la crise impose de mobiliser d’autres leviers et de repenser les mécanismes de gouvernance existants afin de les rendre plus cohérents et efficaces.
Rapports de force
Au-delà des normes, les rapports de force sont déterminants. Le Conseil d’Elrond, où certaines voix (Hauts Elfes, Magiciens) portent un poids particulier, reflète une hiérarchie implicite. Les Elfes et Dúnedain y dominent symboliquement, les Hobbits (souvent considérés comme inférieurs) sont initialement observateurs seulement, et d’autres – comme les Ents ou les peuples de l’Est – sont absents. Bien que se voulant rassembleur, le Conseil reste partiel, et c’est la mobilisation de ces acteurs clés qui entraîne les autres. Cette dynamique se retrouve en gouvernance mondiale : des enceintes comme le G7 ou le G20 illustrent ces « conseils » où les grandes puissances détiennent un pouvoir disproportionné par leurs ressources (politiques, financières, soft power). Leurs décisions orientent l’ambition des autres nations. Comme le souligne Laurent Mermet, la gouvernance environnementale est un « régime d’action stratégique » où la gestion des luttes d’influence et des rapports de force est centrale. Les Conférences des Nations Unies, telles que celle de Stockholm en 1972, révèlent des divisions traditionnelles (Est-Ouest, Nord-Sud) et des tensions entre développement économique et protection de l’environnement, marquant ainsi les débats et les résultats (Adrien Estève, Carola Klöck et Amandine Orsini)1. La gouvernance mondiale est donc, à l’image de la Terre du Milieu, un équilibre complexe où l’influence, le poids des acteurs majeurs, et les rapports de force sont cruciaux pour orienter l’action collective face aux périls.
L’influence réciproque de l’environnement et de la gouvernance
L’environnement n’est pas un simple décor dans Le Seigneur des Anneaux ; il interagit profondément avec les formes de gouvernance et les perceptions qu’elles ont de leur propre avenir. Réciproquement, les systèmes de gouvernance affectent la manière dont l’environnement est perçu, utilisé et protégé.
Quand l’environnement façonne les modes de gouvernance
La disponibilité des ressources naturelles est un facteur déterminant des formes de gouvernance. En Terre du Milieu, l’opposition entre la Comté, le Mordor et la Moria par exemple illustre cette dynamique. L’abondance des ressources naturelles et agricoles de la Comté a favorisé une gouvernance informelle et décentralisée, basée sur l’autogestion et le respect de la nature. À l’inverse, la rareté des ressources dans le Mordor a généré une gouvernance centralisée, exploitante et dictatoriale. Cette contrainte par la rareté se reflète dans le monde réel, où la raréfaction des ressources exacerbe les tensions et pousse à des régimes plus autoritaires (Thomas Homer-Dixon)2. L’excès de ressources (ressources dédiées à l’exportation et non à l’autosubsistance comme dans la Comté) peut également influencer les modèles de gouvernance, et peut aussi être destructeur : la Moria, avec sa richesse en Mithril, est un exemple de « malédiction des ressources ». Son abondance a conduit à une monarchie centralisée et extractiviste, sans mécanisme de résilience, menant à l’effondrement par surexploitation. Ainsi, que ce soit par l’abondance (Moria) ou la rareté (Mordor), la gestion des ressources influence directement le type et la stabilité des régimes politiques, offrant des parallèles frappants avec nos défis contemporains.
Comment la gouvernance façonne la perception de la nature
La manière dont une société est organisée et gouvernée influence également sa relation à l’environnement. En Terre du Milieu, les régimes participatifs cultivent une symbiose avec la nature, tandis que les structures autoritaires l’instrumentalisent. Les Hobbits de la Comté, avec leur gouvernance horizontale, vivent en respect de leur environnement. Les Ents, « bergers des arbres », incarnent même cette fusion (l’environnement devenu personnage), faisant écho à la tendance actuelle à accorder un statut juridique à l’environnement (cf Bruno Latour, nature comme acteur de la gouvernance environnementale). La France, comme d’autres pays à travers le monde (par exemple, la Constitution équatorienne de 2008), fait ainsi des pas vers la reconnaissance des droits de la nature. À l’opposé, les régimes autoritaires d’Isengard et du Mordor adoptent une vision purement utilitariste et destructrice. Isengard, sous Saruman, instrumentalise la nature au service de sa puissance. Murray Bookchin3 théorise cette corrélation : la domination sociale se réplique souvent en domination sur la nature. Une gouvernance centralisée et hiérarchique tend à réduire le vivant à un simple outil. Inversement, des sociétés plus égalitaires favorisent des rapports respectueux. La crise environnementale est donc aussi une crise de nos structures sociales, invitant à repenser nos modes de gouvernance pour transformer notre rapport au vivant.
L’Extension des dommages : injustice climatique mondiale
L’impact destructeur de Sauron et de Saruman dans Le Seigneur des Anneaux, bien que généré à un point central (Mordor, Isengard), s’étend progressivement à d’autres royaumes, affectant les populations les plus proches ou les moins protégées. La Comté, qui a le moins contribué aux conflits et à la destruction, finit ainsi dévastée lors du retour de Frodon. Ce phénomène fait directement écho à la problématique de l’extension des dommages environnementaux à l’échelle mondiale. Les pays du Sud global (Afrique subsaharienne, Asie du Sud, petites îles, etc.) ont historiquement contribué le moins aux émissions de gaz à effet de serre – tout comme la Comté est la moins impliquée dans le conflit. Pourtant, ils sont les plus exposés aux conséquences du changement climatique : montée des eaux, sécheresses, catastrophes naturelles, insécurité alimentaire, etc. Et ils ont souvent moins de moyens économiques, technologiques et institutionnels pour s’y adapter ou s’en protéger (UNEP, 2023). Ainsi, la globalisation des dommages environnementaux et leur répartition inéquitable sont une réalité amère que la Terre du Milieu, à son échelle, met déjà en lumière.
Affronter la crise environnementale : leçons stratégiques de la Terre du Milieu
Après avoir posé le cadre des modèles de gouvernance de la Terre du Milieu, l’analyse se tourne désormais vers la dynamique de l’action face à la crise. La menace grandissante de Sauron pousse chaque entité à un choix crucial, offrant des parallèles directs avec les défis de la gouvernance climatique actuelle. Ces confrontations révèlent l’impératif de combiner diverses stratégies, d’agir à des échelles multiples, et d’utiliser un large éventail de mécanismes.
Répondre à la crise : Action, Inaction, Adaptation, Mitigation
L’analyse des réponses à la menace dans Le Seigneur des Anneaux met en lumière un éventail de stratégies, de l’inaction au combat frontal, qui résonnent avec les choix auxquels la gouvernance environnementale est confrontée aujourd’hui.
Le coût dévastateur de l’inaction : le déni et ses conséquences
L’inaction ou le déni initial face à la menace, comme on le constate chez certains peuples tels que les Hobbits ou les Ents initialement, ou chez des figures comme Denethor, entraîne des conséquences désastreuses. Cela conduit à des pertes irréversibles et à une menace croissante. La figure de Saruman, qui choisit de s’allier au mal et de prospérer au milieu des dommages qu’il crée, illustre une forme d’inaction par complicité ou intérêt. Saruman, en acceptant et en promouvant la destruction pour son propre pouvoir, est une allégorie des acteurs du monde réel qui, par intérêt économique ou politique, perpétuent des pratiques destructrices malgré la connaissance de leurs conséquences. Le déni ou le scepticisme climatique, parfois soutenu par des intérêts financiers, peut être comparé à cette forme d’inaction volontaire et destructrice à l’échelle étatique, comme l’a montré le retrait des États-Unis de l’Accord de Paris sous l’administration Trump (à double reprise). Les coûts de cette inaction climatique sont aujourd’hui établis et colossaux : le Forum Économique Mondial classe les risques climatiques parmi les menaces les plus importantes pour l’économie mondiale (WEF, 2024), avec une chute estimée de 22 % du PIB mondial d’ici 2100 en cas de non-action4. L’inaction se traduit par l’intensification des catastrophes naturelles (avec des coûts humanitaires et économiques croissants), l’instabilité agro-alimentaire, la dégradation des infrastructures, et des risques sanitaires et de conflits accrus.
Adaptation versus Mitigation
La mitigation vise à réduire les causes (réduction des émissions de gaz à effet de serre, énergies renouvelables…). L’adaptation, elle, se concentre sur la gestion des conséquences inévitables (renforcement de la résilience, infrastructures adaptées…). La quête de Frodon pour détruire l’Anneau Unique représente l’essence même de la mitigation : éliminer la source du mal pour prévenir de futurs dommages à grande échelle. Parallèlement, la défense de la forêt de Fangorn par les Ents face à la destruction de Saruman est un exemple d’adaptation, protégeant leur environnement immédiat des dommages. Dans le monde réel tout comme dans la fiction, les stratégies de mitigation prennent beaucoup le pas sur les investissements pour l’adaptation dans la lutte contre le changement climatique. L’Accord de Paris et le Green Deal européen mettent un accent significatif sur la mitigation, avec des objectifs ambitieux, quand le Plan National d’Adaptation au Changement Climatique (PNACC-3) en France vise à protéger les personnes et les biens et à éviter les inégalités. Une inégalité environnementale persiste : en 2021, les flux financiers pour l’adaptation étaient d’environ 34 milliards de dollars, soit moins de 10 % des flux totaux pour le climat (PNUE, 2023). Un chiffre jugé largement insuffisant, car souvent, l’adaptation nécessite des investissements publics sans retour sur investissement direct (comme la construction de barrages ou de digues), alors que la mitigation, elle, s’inscrit davantage dans une logique de marché. Dans le roman, le manque d’investissement en adaptation conduit à la destruction partielle de la forêt de Fangorn et de la Comté (un parallèle avec la forêt Amazonienne ?). Les pays qui ont le plus besoin d’adaptation (souvent les moins responsables des émissions) ont le moins de moyens et dépendent des financements mondiaux. Cette situation exacerbe la vulnérabilité des populations déjà exposées, contribuant à augmenter le nombre de réfugiés climatiques (estimés à 216 millions potentiels d’ici 2050 par la Banque Mondiale, 2021)5, un phénomène dont les conséquences sociales et humanitaires sont majeures, et dont l’atténuation doit être cumulée aux stratégies de mitigation.
À quelle échelle ? : coordonner l’action locale et globale
La question de l’échelle d’intervention est centrale pour l’efficacité de la gouvernance, que ce soit en Terre du Milieu ou face à la crise climatique. Les solutions nécessitent une approche multiniveaux.
L’Échelle humaine : l’action individuelle versus Mobilisation collective, un duo indispensable
L’épopée du Seigneur des Anneaux met en scène des héros individuels (Frodon, Aragorn) et la force de leur conviction personnelle, tout en démontrant que la réussite de la quête repose inévitablement sur l’action collective et les alliances inattendues. La Communauté de l’Anneau, malgré ses dissensions et la diversité de ses membres, illustre comment même les plus grands actes héroïques nécessitent un soutien coordonné. Tolkien équilibre ainsi l’héroïsme individuel (comme la quête solitaire de Frodon, souvent accompagné seulement de Sam) avec le soutien organisationnel et la force des pouvoirs publics (symbolisée par les armées unies devant la Porte Noire, qui détournent l’attention de Sauron). Il met également en lumière des figures comme Merry et Pippin, qui s’engagent personnellement et deviennent des héros à leur échelle, soulignant que même une action individuelle, aussi modeste qu’elle paraisse, peut avoir une ampleur inestimée, soit par son résultat direct, soit par son influence sur les autres. Cette dynamique reflète le défi de la gouvernance environnementale contemporaine : si la mobilisation collective et l’action des pouvoirs publics sont cruciales pour créer un cadre et des incitations, l’action individuelle est absolument sous-estimée et doit être encouragée. À l’image du « colibri qui fait sa part », chaque citoyen peut s’engager à son échelle. La participation citoyenne peut d’ailleurs être encouragée par les collectivités via des consultations ou des budgets participatifs pour fédérer les diverses perspectives et construire des politiques publiques inclusives et légitimes, unissant les énergies individuelles et collectives vers un objectif commun.
L’Échelle géographique : action locale versus stratégie globale
L’impact de Sauron, qui commence localement mais s’étend rapidement, nécessite une réponse qui transcende les frontières, illustrant la nature des problèmes environnementaux actuels. Caractérisés par leur territorialité mouvante, leur incertitude et leur interdépendance, ces défis exigent une gouvernance multi-niveaux géographiques. La lutte contre Sauron s’articule à plusieurs échelles géographiques imbriquées : elle débute dans la Comté, modeste territoire perçu comme marginal, mais s’étend rapidement aux vastes royaumes du Rohan et du Gondor, jusqu’à une mobilisation quasi-continentale. Tandis que les grandes puissances de la Terre du Milieu affrontent la menace à l’échelle globale stratégique — batailles de Minas Tirith, siège de la Porte Noire — c’est à une échelle locale, presque invisible, sur le sentier du Mont Destin, que le sort du monde se joue réellement. Cette complémentarité entre action de proximté et stratégie globale reflète la nécessité d’une coordination entre territoires dans la gouvernance environnementale. Des auteurs comme Harriet Bulkeley et Michele Betsill (2003)6 ont bien mis en lumière le rôle stratégique des villes (échelle locale) dans la gouvernance climatique, souvent négligée au profit des États-nations (échelle plus large). Elles montrent que les villes sont des lieux d’innovation et de gouvernance distribuée, capables de mobiliser des partenariats et des réseaux transnationaux, et souvent plus rapides à s’adapter que la gouvernance étatique. Mais sans cadres nationaux cohérents (comme le PNACC-3) et coopération internationale (Accord de Paris, Green Deal européen), ces efforts restent isolés. Ainsi, la fragmentation des problèmes environnementaux exige une coordination à toutes les échelles géographiques — locales, régionales, globales — en reconnaissant qu’aucune d’elles ne peut résoudre la crise seule, mais qu’elles sont toutes indispensables ensemble.
L’échelle administrative : décentralisation versus centralisation
La décentralisation, avec des exemples comme l’autogestion de la Comté, offre une approche locale adaptative, essentielle pour le développement durable et la gestion des ressources spécifiques à chaque territoire. Le Prix Nobel Elinor Ostrom7 soutient ainsi la pertinence de l’échelle des collectivités territoriales pour mener efficacement les politiques de développement durable par rapport à l’échelle centralisée par l’État, et a souligné la capacité des communautés à gérer durablement leurs biens communs sans avoir à recourir à la régulation étatique centralisée. Néanmoins, face à l’urgence de la crise climatique, un pouvoir central fort est également indispensable pour impulser et coordonner un mouvement collectif rapide. Si la décentralisation permet l’innovation et l’adaptation locale, la centralisation, à l’image du Rohan uni et fort derrière Théoden, offre un élan crucial. L’exemple de la Chine8 illustre cette efficacité d’un « autoritarisme environnemental » (et on en souligne bien les limites démocratiques) : grâce à son pouvoir centralisé, le pays a pu déployer des politiques climatiques massives et rapides, comme des investissements colossaux dans les énergies renouvelables ou des fermetures d’usines polluantes, pour atteindre des objectifs ambitieux. Cependant, une telle centralisation peut aussi être une faiblesse (comme le refus d’intervenir de Denethor au Gondor qui paralyse tout le territoire), car elle est très dépendante de la volonté du pouvoir en place et parfois au détriment de la participation citoyenne ou de la justice environnementale locale. L’alliance entre les peuples et l’action des Magiciens, ralliant même les Elfes initialement réticents, démontre la nécessité d’une vision stratégique globale pour guider l’action décentralisée. Cet équilibre entre une impulsion centrale et une mise en œuvre locale est la clé d’une gouvernance efficace et équitable face à l’urgence climatique.
Quels mécanismes de gouvernance ?
Coercition, influence, partenariats
Les moyens par lesquels la gouvernance s’exerce sont variés, allant de la contrainte pure à la persuasion subtile, révélant la complexité de la mobilisation collective face à une crise.
La coercition versus la puissance de l’influence
Dans Le Seigneur des Anneaux, la force (« hard power ») est un mécanisme central. En gouvernance environnementale, les mécanismes coercitifs (« hard law » : réglementations, taxes, sanctions) imposent des comportements et sont indispensables. La crise du Covid-19 l’a illustré : l’encouragement à la distanciation sociale n’a pas suffi sans des mesures coercitives comme le confinement, dont l’hésitation initiale a pu prolonger la crise. Face au dérèglement climatique, il ne peut plus y avoir de place pour l’indécision, au risque de ne plus avoir de retour en arrière possible. Cependant, la puissance de l’influence, souvent sans pouvoir coercitif direct, est tout aussi fondamentale (« soft law »). C’est l’influence des Magiciens qui est décisive, et en particulier celle de Gandalf : il ne dispose d’aucun pouvoir coercitif sur les rois ou les armées, mais sa sagesse, ses conseils et sa capacité à rallier les peuples sont une pierre angulaire de la victoire contre Sauron. Ce pouvoir d’influence se retrouve tout au long de la quête, permettant de transformer ce qui n’était que l’action de Gandalf et de quatre Hobbits en un mouvement collectif. Dans le monde réel, des acteurs comme les organisations internationales (ONU, ONG) n’ont pas toujours de pouvoir contraignant, mais travaillent énormément par l’influence, la sensibilisation (comme la Fresque du Climat), les incitations (subventions, labels) et la participation citoyenne. Oran R. Young, dans ses travaux sur les régimes internationaux9, souligne précisément comment les institutions internationales influencent la gouvernance environnementale globale en façonnant les comportements et les normes, même sans autorité coercitive formelle. L’efficacité de la gouvernance dépend de cette capacité à mobiliser des outils non coercitifs qui jouent un rôle croissant. C’est l’alchimie de ces leviers qui permet de transcender les simples obligations, transformant l’action d’individus isolés en un mouvement collectif où chacun choisit son camp : résister à la crise ou la laisser perdurer.
Des enseignements de la Terre du Milieu
Ce que cette mise en parallèle nous enseigne
La force des alliances
La lutte contre une menace existentielle, qu’il s’agisse de Sauron ou de la crise climatique, ne peut aboutir qu’en combinant l’ensemble des stratégies, à toutes les échelles et via une multitude de mécanismes. L’épopée du Seigneur des Anneaux, de la Communauté de l’Anneau aux coalitions militaires devant la Porte Noire, offre un modèle frappant de la nécessité des partenariats. Ces alliances, souvent hétérogènes (Hobbits, Elfes, Nains, Hommes, Ents), démontrent que la crise est trop vaste et complexe pour être résolue par un seul acteur. La collaboration entre gouvernements, ONG, secteur privé, communautés locales et institutions de recherche est essentielle. Le système de gouvernance environnementale a vu la multiplication des accords et des négociations multilatérales (COPs), mais aussi l’essor d’une grande diversité d’acteurs, où l’influence croissante des acteurs non étatiques (ONG, communautés épistémiques, secteur privé) bouscule l’approche stato-centrique et soulève des questions sur leur autorité et légitimité dans l’orchestration de la gouvernance (Adrien Estève, Carola Klöck et Amandine Orsini)10. De même que la quête contre Sauron n’aurait pu réussir sans chacun de ses protagonistes et peuples jouant un rôle crucial (les Hommes guerriers, les Hobbits discrets, les Elfes sages), nous ne pourrons affronter la crise climatique sans l’ensemble de nos acteurs à la table : scientifiques, pouvoirs publics, entreprises et associations engagées à leur échelle, citoyens, avec toutes leurs compétences et responsabilités diverses et complémentaires.
Le rôle fondamental de la connaissance et de l’information
La connaissance, essentielle pour comprendre la menace et agir, est un moteur clé de la mobilisation. Dans Le Seigneur des Anneaux, la recherche que mène Gandalf sur l’Anneau au début de la quête illustre le rôle crucial de la connaissance scientifique et experte : elle est indispensable pour comprendre la nature exacte de la menace et orienter les solutions. Ce travail d’expertise fait écho aux organismes comme le GIEC, qui fournissent des évaluations scientifiques exhaustives pour éclairer les politiques publiques. Comme le théorise Peter Haas, le rôle des communautés épistémiques (experts scientifiques) est d’ailleurs fondamental dans la définition des problèmes environnementaux et la coordination des politiques globales. Cependant, il est à noter que la littérature francophone a historiquement investi assez tardivement les questions d’environnement international, un vide que des publications récentes visent à combler (Adrien Estève, Carola Klöck et Amandine Orsini)11. Au-delà de cette production de savoir, la diffusion de l’information et son appropriation par le grand public sont capitales pour une prise de décision éclairée et une mobilisation collective. Les peuples isolés, comme les Hobbits de la Comté, initialement moins informés et éloignés de la menace directe, ont ainsi été ravagés car ils n’ont pas pu se préparer, n’ayant pas cru à la menace par manque de visibilité. Ce parallèle souligne l’importance des initiatives de démocratisation de l’information (Fresque du Climat, podcasts, influenceurs) et le rôle de tous les acteurs – autorités publiques à toutes les échelles, secteur privé dans les entreprises, éducation – pour sensibiliser et éviter l’inaction ou la sous-estimation des enjeux. Une information claire et accessible est essentielle pour la perception de l’urgence et l’acceptabilité des actions.
Remise en perspective : complexités et défis de la crise climatique
Le défi du temps et de l’urgence : visibilité des impacts et mobilisation différenciée
La crise climatique se heurte à une temporalité diffuse, à l’opposé de la menace palpable et directe de Sauron. Dans la fiction, la menace devient rapidement concrète, créant une urgence immédiate et visible qui facilite la mobilisation générale. À l’inverse, la crise climatique, bien que ses racines soient anciennes, ses effets ont longtemps paru lointains et diffus, retardant la perception d’urgence et l’action. Une inégalité face aux impacts persiste : les conséquences directes ne sont pas encore visibles pour tous simultanément. Pourtant, pour 32,6 millions de personnes déplacées par des catastrophes liées au climat en 2022 (IDMC, 2023), l’urgence est existentielle. La stratégie de mobilisation doit donc jouer sur plusieurs tableaux (scientifique, humain, économique, sécuritaire) pour créer ce sentiment d’urgence (et les modèles narratifs et la fiction peuvent grandement y participer) et déclencher une action rapide, efficace et collective, à toutes les échelles.
La question du « sacrifice » : une interrogation sur le coût de la transition
Dans Le Seigneur des Anneaux, le sacrifice est souvent une question de vie ou de mort, un coût immédiat et tangible pour la survie face à une menace visible. Mais devons-nous nous-mêmes faire face à de tels sacrifices ? Les sacrifices que nous devons faire sont-ils si radicaux et irréversibles ? La transition écologique exige un « sacrifice » dont la nature du coût est souvent plus diffuse et systémique (financiers, modes de vie, réorientations), et perçue différemment selon les acteurs. Le défi majeur réside dans cette perception : est-il vécu comme une contrainte individuelle ou une transformation collective aux bénéfices potentiels ? Des penseurs comme l’économiste français Serge Latouche, théoricien de la décroissance12, interrogent les fondements d’une société basée sur l’accumulation matérielle, suggérant que les changements peuvent être perçus différemment selon les cadres de valeurs. D’autres approches, comme le film Demain (2015) ou le reportage Le Monde d’après (2021), cherchent à dépeindre un avenir désirable et plus durable – on en revient au rôle du narratif. Le défi de la gouvernance est de transformer la perception du renoncement individuel en une transformation collective.
L’invisible ennemi et le statu quo : repenser la transformation sociétale
La difficulté à imaginer un futur commun et l’absence d’un « ennemi clair » dans la crise climatique contrastent fortement avec Le Seigneur des Anneaux. La menace incarnée par Sauron est concrète et sa défaite promet un retour au statu quo, un retour à la « normale » (imagé d’ailleurs par une reconstruction quasi magique du Comté). La mobilisation semble plus facile voire évidente. Dans la réalité environnementale, il n’y a pas d’ennemi clair, tangible, unique à abattre, et pas non plus de retour possible à l’état antérieur ; les effets du changement climatique sont indéniablement irréversibles, et tout retour à des pratiques non soutenables ne fera que réengendrer la crise. La « bataille » est continue et exige une transformation profonde des mécanismes de gouvernance, bien au-delà d’une simple victoire. Ce n’est plus un combat contre un adversaire unique et défini pour restaurer l’ordre ancien, mais un ensemble de facteurs plus ou moins clairs, définis et tangibles à prendre en compte, pour une refonte fondamentale de la société, intégrant de manière permanente l’adaptation et la résilience. Cette absence de figure du Mal à vaincre et de la promesse d’un retour à la normale complexifie la mobilisation, d’autant que les intérêts et positions des différents acteurs divergent fortement, rendant l’accord difficile et l’établissement d’une vision commune du futur particulièrement complexe (Adrien Estève, Carola Klöck et Amandine Orsini)13.
La quête inachevée de la gouvernance environnemental
L’exploration du Seigneur des Anneaux a révélé que, face à une menace existentielle, la complexité de l’action collective réside autant dans les stratégies employées que dans les fondations même de nos sociétés. Le chemin vers la gouvernance environnementale, à l’image de la quête de l’Anneau, est une entreprise collaborative et multidimensionnelle où la clarté des perceptions, l’urgence ressentie et l’acceptabilité des transformations sont aussi cruciales que les alliances. Notre défi n’est pas de vaincre un ennemi unique, mais de constamment repenser nos structures et d’orchestrer nos forces diverses pour forger une alliance durable avec notre environnement. Le succès de cette quête dépendra de notre capacité à agir collectivement, en tirant parti de chaque échelle et de chaque mécanisme que la gouvernance nous offre.

Références bibliographiques
Bookchin, Murray. Vers une société écologique. Montréal : Éditions Écosociété, 1980.
Boston Consulting Group (BCG). Inaction climatique : le risque d’une chute de 22 % du PIB mondial d’ici 2100, 2025.
Bulkeley, Harriet et Betsill, Michele. Villes et changement climatique : Durabilité urbaine et gouvernance environnementale mondiale. Londres : Routledge, 2003.
Dion, Cyril et Laurent, Mélanie. Demain. Réalisé par. France, 2015.
Estève, Adrien ; Klöck, Carola ; Orsini, Amandine. La gouvernance environnementale dans une perspective globale : Nouvelles approches des relations internationales. Londres : Routledge, 2018.
Firode, Laurent. Le Monde d’après. France, 2021.
Forum Économique Mondial (WEF). Rapport sur les risques mondiaux 2024. Genève : Forum Économique Mondial, 2024.
Haas, Peter M. Les communautés épistémiques et la coordination des politiques internationales. Organisation Internationale, vol. 46, no. 1, 1992, pp. 1-35.
Homer-Dixon, Thomas. Environnement, rareté et violence. Princeton : Princeton University Press, 1999.
Latour, Bruno. Politiques de la nature : Comment faire entrer les sciences en démocratie. Paris : La Découverte, 2004.
Latouche, Serge. Petit traité de la décroissance sereine. Paris : Éditions Mille et une nuits, 2007.
Ostrom, Elinor. Gouvernance des biens communs : Pour une nouvelle approche des ressources naturelles. Paris : Éditions De Boeck, 1990.
UNICEF & Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Rapport sur la crise du bassin du lac Tchad 2023. Genève : UNICEF & OMS, 2023.
Young, Oran R. Gouvernance internationale : Protéger l’environnement dans une société sans État. Ithaca : Cornell University Press, 1994.
Notes de bas de page
1 Adrien Estève et al., op.cit
1 Adrien Estève et al., Retour sur la gouvernance environnementale internationale dans l’agenda politique et la recherche académique, Études internationales 53, no 3 (2022): 325-49
2 Thomas F. Homer-Dixon, Environmental Scarcities and Violent Conflict: Evidence from Cases, International Security, Vol. 19, No. 1 (Summer, 1994), pp. 5-40
3 Bookchin, Murray., Vers une société écologique. Montréal : Éditions Écosociété, 1980.
4 Boston Consulting Group (BCG). Inaction climatique : le risque d’une chute de 22 % du PIB mondial d’ici 2100, 2025.
5 « D’ici à 2050, le changement climatique risque de contraindre 216 millions de personnes à migrer à l’intérieur de leur pays », World Bank, https://www.banquemondiale.org/fr/news/press-release/2021/09/13/climate-change-could-force-216-million-people-to-migrate-within-their-own-countries-by-2050.
6 Michelle Betsill et Harriet Bulkeley, Cities and Climate Change (Routledge, 2003)
7 Ostrom, Elinor. Gouvernance des biens communs : pour une nouvelle approche des ressources naturelles. Paris : Éditions De Boeck, 1990
8 Mark Beeson, La Chine, le changement climatique et l’autoritarisme environnemental, Science Politique, La Pensée écologique 4, no 2 (2019): 1425
9 Oran R. Young, International Governance: Protecting the Environment in a Stateless Society (Cornell University Press, 1994)
10 Adrien Estève et al., op.cit
11 Ibid.
12 Serge Latouche, La Décroissance, Presses Universitaires de France, 2022
13 Adrien Estève et al., op.cit