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« Dans un monde fragilisé par les tensions géopolitiques et les crises alimentaires, le Soudan peut jouer un rôle décisif pour la sécurité alimentaire régionale. »

Entretien avec Dr. Ahmed Eltigani Elmansouri, Ministre des ressources animales et halieutiques du Soudan

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Propos recueillis par Xavier POULET-GOFFARD

Pouvoirs Locaux : Votre nomination à la tête du ministère des Ressources animales et halieutiques intervient dans une période cruciale pour le Soudan. Le pays connaît un contexte économique et politique particulièrement complexe. Pour commencer, pourriez-vous revenir sur votre parcours universitaire et professionnel ?

Dr. Ahmed Eltigani Elmansouri : Mon parcours a débuté dans une petite ville située à environ 120 kilomètres au sud de Khartoum, où j’ai suivi mes études primaires et secondaires. J’ai ensuite intégré l’une des écoles les plus réputées du pays, fondée par les Britanniques. Cet internat était d’une discipline exemplaire : les journées commençaient dès l’aube par une formation militaire et se terminaient tard le soir. Ce cadre exigeant m’a inculqué le sens de la discipline, de l’exactitude et de la loyauté. Par la suite, j’ai poursuivi mes études à Zagreb, en Croatie. Après une année préparatoire de langue, j’y ai obtenu un diplôme de médecine vétérinaire, puis un master dans la même spécialité. Mon parcours professionnel a ensuite pris une dimension internationale : j’ai enseigné à la faculté de médecine vétérinaire de l’université King Faisal, en Arabie saoudite, avant d’intégrer le Royal Veterinary College de Londres dans le cadre d’un doctorat mené conjointement avec l’université de Khartoum. Mon directeur de thèse, l’un des plus grands spécialistes du domaine, était l’auteur du manuel de référence sur mon sujet de recherche. J’ai travaillé à ses côtés pendant sept ans ; nous avons publié ensemble deux ouvrages et seize articles dans des revues prestigieuses telles que le Royal Veterinary Journal, le Cornell Veterinary Journal, le Veterinary Record et le British Veterinary Journal. Mon nom figure également dans la dernière édition de son manuel.

De retour au Soudan, j’ai rejoint l’université de Jazeera où j’ai enseigné pendant deux ans. J’ai ensuite été sollicité pour participer à la création d’une entreprise laitière à Dubaï. Lorsque je suis arrivé, il n’existait aucune production locale de lait frais : tout était importé, stérilisé et de longue conservation. Nous avons démarré avec une équipe de deux personnes et 500 vaches frisonnes importées d’Allemagne. Trente-six ans plus tard, cette entreprise — Al Rawabi Dairy — est devenue le plus grand groupe laitier des Émirats arabes unis, avec 18 000 têtes de bétail et plus de 15 500 points de vente dans tout le Golfe, au Qatar et à Oman.

Pouvoirs Locaux : Vous avez dirigé Al Rawabi Dairy pendant plus de trois décennies. Quelles leçons en avez-vous tirées pour votre vision économique et politique ?

Dr. Ahmed Eltigani Elmansouri : Al Rawabi Dairy a été pour moi une école de leadership. J’ai appris à passer de la réflexion académique à la décision rapide et stratégique. Dans le monde des affaires, il faut trancher immédiatement et assumer les conséquences de ses choix — une approche bien différente de la recherche scientifique. Le succès d’Al Rawabi repose sur l’innovation. Nous avons été la première entreprise de la région à introduire le conditionnement du lait en bouteilles plastiques, inspiré d’une technologie française que j’avais observée dans une usine. Nous avons également lancé les premiers formats familiaux de deux et trois litres, adaptés à la taille des foyers du Golfe, bien plus nombreux qu’en Europe. En 1992, nous avons encore innové en introduisant les jus frais pasteurisés, alors que le marché n’offrait que des produits longue conservation. Puis nous avons développé des produits fonctionnels, comme Nutriboost, un substitut de petit-déjeuner élaboré avec une équipe de chercheurs à Helsinki. Chaque bouteille de 200 ml contient les nutriments nécessaires pour huit heures d’activité : protéines, glucides, lipides, vitamines et minéraux. Nous avons également enrichi notre lait en vitamine D et lancé un « super lait » à haute valeur nutritionnelle. Ces innovations nous ont permis d’imposer un modèle d’entreprise résolument tourné vers la recherche et la qualité, en rupture avec les standards traditionnels du secteur laitier.

En parallèle, j’ai voulu que cette expérience profite à la société. J’ai fondé l’Organisation des familles productives, qui accompagne les foyers pauvres dans leur autonomisation. Nous avons commencé par un seul groupe, aujourd’hui ils sont 23, réunissant chacun environ 1 200 familles. Inspirés par le proverbe « Ne me donne pas de poisson, apprends-moi à pêcher », nous leur avons transmis les savoir-faire nécessaires pour subvenir à leurs besoins. Ces familles ont appris à vendre leurs produits sur les marchés — légumes, produits laitiers, artisanat — et à gérer leur propre activité. Certaines ont même développé des circuits d’exportation en Égypte, en Arabie saoudite, au Qatar et à Oman. L’initiative a permis à plus de 4 000 familles de sortir de la pauvreté.

Pouvoirs Locaux : Quelle est votre conception du service public, à la lumière de votre parcours à la fois scientifique, entrepreneurial et désormais politique ?

Dr. Ahmed Eltigani Elmansouri : Ma conviction est que le Soudan est riche, mais qu’il ne sait pas encore valoriser ses richesses. Nous comptons environ 111 millions d’animaux : 40 millions de bovins, 39 millions de moutons, 28 millions de chèvres et 15 millions de chameaux. Si l’on considère qu’une seule vache produit 5 000 litres de lait par an — soit la moitié de la production moyenne d’une vache française —, cela représenterait un potentiel de 100 milliards de dollars rien qu’en lait. À cela s’ajoutent les revenus du bétail, de la viande, du sésame, du coton, de la gomme arabique, de l’or et de l’uranium. Ces ressources devraient faire du Soudan l’un des pays les plus riches d’Afrique. Mon objectif est de transformer cette richesse dormante en puissance économique réelle. J’ai commencé à en parler dans les médias pour éveiller les consciences : il faut cesser de percevoir ces chiffres comme abstraits. Si nous développons la production animale, agricole et minière, et que nous établissons des partenariats équitables avec d’autres nations, le Soudan pourra devenir un acteur majeur du développement africain.

Pouvoirs Locaux : Revenons à la situation du pays. Comment envisagez-vous la reconstruction après les conflits récents ?

Dr. Ahmed Eltigani Elmansouri : La paix revient progressivement. L’armée contrôle aujourd’hui le nord, le centre et l’est du pays. Les régions de l’ouest, notamment le Darfour et le Kordofan, restent sensibles : c’est là que se trouvent la plupart des troupeaux. J’ai élaboré un plan stratégique de cinq ans comportant 31 projets, dont deux consacrés spécifiquement à la pacification de l’ouest. Le premier vise à limiter les conflits saisonniers entre tribus nomades. Grâce à des drones équipés de conteneurs, nous répandons des graines de fourrage avant la saison des pluies. Lorsque la pluie arrive, l’herbe pousse jusqu’à 120 cm, puis elle est récoltée et transformée en balles de 450 à 500 kg. Les éleveurs peuvent ainsi nourrir leurs troupeaux pendant la saison sèche, sans rivalités pour l’accès à la terre.

Le second projet prévoit de doter les anciens combattants d’une maison et d’une petite ferme de 30 vaches, afin de leur offrir une activité stable et une source de revenus supérieure à celle de la guerre. Ces initiatives ont pour but de transformer les acteurs du conflit en producteurs de paix. D’autres projets incluent la construction de hafirs — de grands bassins recouverts de bâches plastiques permettant de collecter et stocker l’eau de pluie — ainsi que la création de routes stabilisées sans asphalte, grâce à une technologie développée en Afrique du Sud. Ces routes permettront aux éleveurs isolés de relier leurs exploitations aux marchés et aux ports.

Je pense que le temps des dons gratuits est révolu. Le monde d’aujourd’hui fonctionne sur la réciprocité. Nous devons proposer aux investisseurs des projets basés sur le modèle Build-Operate-Transfer : ils financent, exploitent, se rémunèrent, puis transfèrent l’infrastructure à l’État. C’est ce que nous faisons avec l’eau et les routes, mais aussi avec la production et la logistique. J’ai également initié un réseau d’entrepôts à Abara, Port-Soudan, Djeddah et Mombasa pour garantir la qualité des exportations alimentaires. Nous développons 18 abattoirs dans le pays, capables de produire du cuir haut de gamme. Le Soudan dispose d’un cuir d’une qualité exceptionnelle : nous envisageons de collaborer avec des maisons comme Prada ou Louis Vuitton pour transformer sur place cette ressource en produits finis à forte valeur ajoutée. Le Soudan bénéficie aussi d’accords commerciaux avantageux avec les pays du Comesa — Ouganda, Mozambique, Zambie, Rwanda — qui nous exonèrent de droits de douane de 25 %. Ces partenariats régionaux sont essentiels pour l’intégration économique africaine.

Pouvoirs Locaux : Vous évoquez souvent la paix et la coopération. Comment restaurer la confiance au sein du pays et avec ses partenaires ?

Dr. Ahmed Eltigani Elmansouri : La confiance se bâtit sur l’écoute et la réconciliation. Je m’inspire souvent de l’exemple du président rwandais Paul Kagame : il a su réconcilier des peuples déchirés par la guerre civile en leur offrant une vision commune tournée vers l’avenir. Nous devons suivre ce chemin. Notre président actuel, le Dr Kamil Idris, ancien haut fonctionnaire des Nations Unies, partage cette approche. Son ouverture d’esprit et sa diplomatie permettent à notre gouvernement — composé exclusivement de technocrates — de travailler dans une logique de résultat. Nos priorités sont claires : éducation, santé, et valorisation des ressources nationales. Le Soudan, grâce à sa position géographique et à ses ressources, peut devenir un hub stratégique de production alimentaire pour le Golfe. Port-Soudan n’est qu’à huit heures de Djeddah : les coûts logistiques sont faibles et la demande en produits agricoles et animaux est immense. Dans un monde fragilisé par les tensions géopolitiques et les crises alimentaires, le Soudan peut jouer un rôle décisif pour la sécurité alimentaire régionale.